Les croyances limitantes qui freinent les dirigeants et leurs organisations en Afrique de l’Ouest
17 août 2026
Cartographie des croyances managériales, effets sur la gouvernance et méthode pratique de transformation
Introduction
Vous disposez de procédures correctes, d’un organigramme cohérent et de collaborateurs compétents. Pourtant, certaines décisions restent centralisées, les délégations reviennent régulièrement sur votre bureau, et les comités valident parfois des choix déjà arrêtés avant même la réunion.
Cette situation ne s’explique pas toujours par un manque de compétences ou par une faiblesse des procédures. Elle peut aussi tenir aux croyances qui influencent la manière dont un dirigeant perçoit l’autorité, la confiance, l’erreur, la délégation et la contradiction.
Une croyance managériale est une conviction qui oriente l’interprétation d’une situation et influence, souvent sans que la personne s’en rende compte, ses décisions. Répétée, elle devient une pratique. Imitée ou subie par les équipes, cette pratique peut progressivement se transformer en norme organisationnelle.
Cet article ne cherche pas à définir un profil unique de dirigeant africain. Les organisations du continent évoluent dans des contextes très variés, avec des cultures, des secteurs et des histoires institutionnelles différents. Il propose plutôt une réflexion à partir de situations que l’on peut rencontrer dans certaines banques, institutions de microfinance, PME et organisations africaines, sans prétendre les généraliser à l’ensemble d’un continent.
L’objectif n’est pas de mettre en cause les dirigeants. Il est de les aider à repérer les convictions qui ont pu contribuer à leur réussite passée, mais qui risquent aujourd’hui de limiter la délégation, la circulation de l’information, la qualité de la gouvernance ou la performance collective.
Une précision méthodologique s’impose d’emblée. Les situations décrites dans cet article s’appuient sur des missions d’accompagnement de dirigeants, des ateliers de formation et des échanges avec des cadres d’institutions financières. Ce sont des observations professionnelles et des interprétations, pas une étude statistique représentative. Elles gagnent à être lues comme des points de repère pour l’auto-analyse, plutôt que comme des vérités générales sur le management en Afrique de l’Ouest.
Pourquoi les croyances du dirigeant deviennent des systèmes organisationnels
Une croyance n’est pas une opinion que l’on énonce consciemment. C’est un filtre à travers lequel on interprète une situation avant même d’y réfléchir. Un dirigeant convaincu que « déléguer, c’est perdre le contrôle » ne se répète pas cette phrase chaque matin. Il la vit. Elle façonne ce qu’il remarque, ce qu’il ignore, ce qu’il redoute et ce qu’il décide, souvent en quelques secondes.
Le mécanisme mérite d’être détaillé, car il explique beaucoup de choses. Une croyance oriente une perception. Cette perception déclenche un comportement. Ce comportement, répété, devient une pratique managériale. Cette pratique, à force d’être observée par les équipes, devient une norme implicite de fonctionnement. Et cette norme, cumulée sur des années, influence la performance, ou la contre-performance, de toute l’organisation.
Croyance, perception, comportement, pratique, norme, résultat organisationnel : cette chaîne n’a rien de mécanique dans la réalité, elle se construit progressivement, mais elle permet de comprendre pourquoi certains blocages, qui semblent d’abord relever de la procédure ou de la formation, prennent racine ailleurs.
Prenons un exemple simple. Un directeur croit qu’un collaborateur qui le contredit publiquement lui manque de respect. Il perçoit alors chaque objection comme une attaque plutôt que comme une contribution. Il réagit par l’irritation ou le silence. Ses équipes, qui l’observent, apprennent une règle non écrite : on ne conteste pas l’analyse du chef. Cette règle devient une pratique dans les comités, puis une culture où le débat contradictoire s’efface. À terme, l’organisation peut perdre une partie de sa capacité à détecter ses propres erreurs stratégiques à temps.
Les difficultés organisationnelles ont naturellement plusieurs causes possibles : des procédures mal conçues, des outils insuffisants, un manque de ressources, des contraintes réglementaires, un environnement économique défavorable. Le propos de cet article n’est pas d’écarter ces facteurs, mais d’attirer l’attention sur une cause souvent sous-estimée dans le diagnostic organisationnel : les croyances et les habitudes de décision du dirigeant, qui peuvent aggraver ou neutraliser l’effet des meilleures procédures.
Les travaux de Daniel Kahneman ont montré que de nombreuses décisions humaines s’appuient sur des processus rapides et intuitifs, parfois influencés par des biais cognitifs, plutôt que sur une analyse pleinement délibérée. Ce constat, largement documenté en psychologie de la décision, aide à comprendre pourquoi une croyance ancienne continue de guider un comportement longtemps après que le contexte qui l’a justifiée a changé.
La cartographie des croyances limitantes
Voici une dizaine de croyances récurrentes, rencontrées dans des institutions financières, des IMF, des banques et des PME au fil de missions d’accompagnement. Elles ne prétendent pas couvrir tous les contextes ni s’appliquer à tous les dirigeants. Chacune mérite d’être examinée avec précision, car derrière une phrase en apparence banale se cache souvent tout un système de gouvernance. Nous vous invitons à lire notre article similaire dans la catégorie leaderchip et gouvernance : les croyances limitantes du manager
1. « Si je délègue, je perds le contrôle »
Cette croyance confond deux choses différentes : le contrôle et la présence physique dans chaque décision. Un dirigeant qui la porte peut valider personnellement des dossiers qui devraient s’arrêter deux niveaux plus bas, relire, corriger, refaire, parfois sans en informer la personne concernée. Ses collaborateurs, constatant que rien de ce qu’ils produisent n’est jamais définitif tant que le chef n’est pas passé derrière, finissent par cesser de prendre des initiatives.
Sur le plan de la gouvernance, cette croyance produit souvent l’effet inverse de celui recherché : un seul cerveau ne peut pas superviser aussi bien que dix personnes vérifiant collectivement selon des règles claires. Le goulot d’étranglement se forme au sommet et ralentit les décisions.
La croyance alternative à construire n’est pas « je délègue tout sans vérifier », mais plutôt : le contrôle se construit par des systèmes de reporting fiables et des points de vérification définis à l’avance, pas par la présence permanente du dirigeant dans chaque dossier.
2. « Un bon dirigeant doit tout savoir et tout maîtriser »
Cette croyance pousse à se positionner en expert ultime sur chaque sujet, y compris ceux que l’on maîtrise le moins, par crainte que l’aveu d’ignorance fragilise l’autorité. Les experts internes, sentant que leur avis dérange plus qu’il n’éclaire, apprennent à ne plus partager leur expertise trop franchement. L’organisation perd alors l’accès à sa propre intelligence collective, en particulier sur des domaines pointus comme la gestion des risques, la technologie ou la conformité réglementaire.
La croyance alternative : un bon dirigeant n’est pas celui qui sait tout, mais celui qui sait s’entourer de personnes qui en savent plus que lui sur des sujets précis, et qui a la solidité pour l’assumer publiquement.
3. « Si je reconnais mes erreurs, je perds mon autorité »
Cette croyance transforme chaque erreur en menace. Un dirigeant qui la porte cherchera des justifications ou minimisera un problème plutôt que de l’admettre clairement. Les équipes, qui perçoivent bien le dysfonctionnement, lisent souvent ce déni comme un manque d’intégrité, ce qui abîme la confiance plus sûrement que l’erreur elle-même.
Amy Edmondson, professeure à Harvard, a défini la sécurité psychologique comme la perception partagée par une équipe qu’elle peut prendre des risques interpersonnels, signaler un problème ou exprimer un désaccord sans crainte de conséquences disproportionnées. Ses travaux montrent que les équipes bénéficiant d’un climat de sécurité psychologique élevé signalent plus facilement les erreurs, les risques et les difficultés, ce qui favorise l’apprentissage collectif et permet de corriger les problèmes plus tôt. Cela ne signifie pas que ces équipes commettent davantage d’erreurs, ni qu’elles sont moins exigeantes : cela signifie qu’elles disposent d’un climat où les problèmes remontent au lieu de rester cachés.
Dans une institution financière, ce mécanisme est particulièrement sensible : un incident de crédit ou un dysfonctionnement de contrôle interne, dissimulé plutôt que signalé tôt, grossit silencieusement jusqu’à devenir une crise. La croyance alternative : reconnaître une erreur avec clarté renforce généralement la crédibilité d’un dirigeant, elle ne l’entame pas.
4. « Mes collaborateurs doivent d’abord me respecter avant de pouvoir me challenger »
Cette croyance inverse un principe pourtant utile en management : le respect se construit souvent par la capacité à accueillir la contradiction, pas l’inverse. Un dirigeant qui y adhère perçoit une objection précoce, venant d’un collaborateur jeune ou récemment arrivé, comme un manque de respect à corriger plutôt que comme une contribution à écouter.
Le résultat est souvent un climat où les collaborateurs attendent d’avoir accumulé de l’ancienneté avant d’oser s’exprimer librement, ce qui prive l’organisation des angles morts que seuls des regards neufs peuvent parfois repérer. Dans les comités de crédit ou de risques, la capacité à challenger une analyse, quel que soit le grade de celui qui la porte, conditionne directement la qualité de la décision.
5. « Je dois être indispensable à l’organisation »
Un dirigeant qui porte cette croyance, parfois sans en avoir pleinement conscience, peut entretenir des zones d’ombre où lui seul détient l’information complète, retarder la formation de ses successeurs potentiels, ou s’assurer que certaines relations stratégiques passent obligatoirement par lui.
L’organisation devient alors dépendante d’une seule personne, un risque identifié par la plupart des référentiels de gouvernance institutionnelle. De nombreuses organisations, en Afrique comme ailleurs, disposent encore de mécanismes de succession insuffisamment formalisés, ce qui augmente leur dépendance à l’égard d’un dirigeant ou de quelques personnes clés.
Cette tendance rejoint des travaux plus larges consacrés aux transitions de leadership : certains dirigeants ont du mal à abandonner une identité professionnelle construite autour de leur rôle personnel dans l’organisation, ce qui rend la préparation d’une succession particulièrement inconfortable à engager. La croyance alternative : la réussite d’un dirigeant se mesure aussi à la solidité de l’organisation qu’il laisse derrière lui, pas seulement à son irremplaçabilité du moment.
6. « Le pouvoir se conserve en gardant l’information »
Un dirigeant qui porte cette croyance partage souvent les informations stratégiques au compte-gouttes, y compris à ses collaborateurs directs, créant une asymétrie qui le place en position de contrôle permanent sur les décisions. Les équipes prennent alors des décisions sous-informées, et un climat de méfiance s’installe, chacun soupçonnant qu’une partie de la vérité lui échappe. Dans une institution financière, cette dynamique peut fragiliser directement la relation entre le siège et le réseau, ou entre la direction générale et le conseil d’administration, deux relations qui reposent largement sur la fluidité de l’information.
7. « Un collaborateur qui me contredit est un collaborateur qui ne me respecte pas »
Proche de la croyance précédente sur le respect, celle-ci touche plus directement à la gestion des risques. Un dirigeant qui interprète systématiquement la contradiction comme une insubordination finit par entourer d’un silence poli les décisions les plus risquées : personne n’ose plus signaler, avant qu’il ne soit trop tard, qu’un projet est mal calibré ou qu’un dossier de crédit présente des signaux d’alerte. La croyance alternative : un collaborateur qui conteste avec des arguments solides n’attaque pas l’autorité du dirigeant, il contribue à protéger l’organisation.
8. « Nous sommes en Afrique, donc certaines méthodes de management ne peuvent pas fonctionner ici »
Cette croyance se présente rarement comme une résistance au changement. Elle se présente comme du réalisme, voire comme une forme de prudence contextuelle. Elle sert pourtant souvent à justifier le statu quo : pourquoi déléguer davantage, instaurer une culture du feedback ou digitaliser un processus, si l’on est déjà convaincu que cela ne fonctionnera pas ?
Certaines réalités contextuelles sont réelles et méritent d’être prises au sérieux, sans être niées. Elles appellent une adaptation des méthodes, pas un renoncement à les tester. Plusieurs institutions financières et IMF du continent ont montré qu’il est possible de bâtir une gouvernance rigoureuse et une culture de la responsabilisation en tenant compte du contexte local, plutôt qu’en s’y résignant par avance. La croyance alternative : le contexte n’interdit pas une méthode de management, il exige qu’elle soit adaptée avec intelligence plutôt qu’importée telle quelle, ou rejetée sans avoir été essayée.
9. « Pour obtenir des résultats, il faut mettre la pression sur les équipes »
Cette croyance confond exigence et pression permanente. À court terme, la pression peut produire des résultats visibles, ce qui la renforce dans l’esprit du dirigeant qui la pratique. À moyen terme, le tableau change souvent : les collaborateurs qui ont des options ailleurs partent, ceux qui restent développent des stratégies d’évitement du risque, et l’innovation recule, car l’échec y est sanctionné plus durement que l’immobilisme. La croyance alternative, plus exigeante à mettre en œuvre qu’à énoncer : la performance durable se construit par un niveau d’exigence élevé combiné à un climat de sécurité, pas seulement par la pression.
10. « Former les collaborateurs, c’est prendre le risque qu’ils partent »
Cette croyance conduit parfois à limiter l’accès à la formation, ou à réserver les meilleures opportunités de développement à un cercle restreint. Le raisonnement omet une réalité plus inconfortable : une organisation qui ne forme pas ses collaborateurs ne les retient pas davantage, elle se contente de les garder moins compétents plus longtemps. La croyance alternative : le risque le plus coûteux n’est pas de former des collaborateurs qui pourraient partir, c’est de ne pas les former et de les garder.
11. « Un administrateur ne devrait pas remettre en cause les décisions opérationnelles de la direction »
Certains dirigeants, en particulier ceux qui ont fondé ou dirigé une organisation depuis longtemps, en viennent à percevoir les questions du conseil d’administration comme une ingérence plutôt que comme une fonction de supervision légitime. Cette dynamique affaiblit précisément le mécanisme censé protéger l’institution : un conseil qui ne challenge plus la direction générale devient une chambre d’enregistrement, moins à même de détecter à temps les dérives stratégiques. La croyance alternative : un conseil d’administration exigeant n’est pas un obstacle à la performance, il en est l’un des meilleurs garants.
Le paradoxe du dirigeant performant
Il serait trop simple de présenter ces croyances comme des erreurs pures, sans jamais interroger leur origine. La plupart d’entre elles ont, à un moment donné, produit un résultat positif, et c’est précisément ce qui les rend difficiles à dissoudre.
Le contrôle serré a pu contribuer au redressement d’une institution en difficulté, à une époque où le portefeuille de crédit se dégradait et où une supervision rapprochée a limité l’aggravation. L’exigence forte a pu instaurer une discipline qui manquait à une équipe désorganisée. La centralisation des décisions a pu permettre de traverser une crise de gouvernance sans paralysie. La disponibilité permanente du dirigeant a pu construire une confiance réelle avec des équipes qui se sentaient soutenues.
Ces comportements n’étaient pas irrationnels. Ils étaient adaptés à un contexte donné, souvent une phase de crise, de démarrage ou de redressement. Le problème survient quand le contexte change et que le comportement, lui, ne change pas. Ce qui a permis de réussir hier peut devenir ce qui empêche de réussir demain.
Le piège est difficile à repérer, car il ne se présente jamais comme un échec. Il se présente comme la continuation logique d’une stratégie qui a fait ses preuves. Un dirigeant qui a redressé une institution grâce à un contrôle rapproché ne voit souvent aucune raison de le relâcher une fois la crise passée, puisque c’est précisément ce comportement qui, dans son esprit, explique le redressement. Il continue alors à appliquer une méthode de crise à une organisation sortie de crise, et cette méthode, devenue inadaptée, se transforme elle-même en nouvelle source de dysfonctionnement.
Les croyances invisibles
Il existe une catégorie de croyances plus difficile encore à traiter : celles dont le dirigeant n’a pas conscience. Le problème, dans ces situations, n’est presque jamais la mauvaise volonté. C’est un angle mort. Un dirigeant peut, sans intention de nuire, produire des effets contraires à ceux qu’il recherche.
Voici quelques situations composites, inspirées de plusieurs missions d’accompagnement, sans qu’aucune ne corresponde à une organisation ou à une personne identifiable.
Un directeur général valide personnellement la quasi-totalité des décisions, y compris celles qui relèvent normalement de ses directeurs. Il explique sincèrement vouloir « garder un œil sur tout, parce que c’est son rôle ». Il ne perçoit pas toujours que ce réflexe, répété des centaines de fois, a appris à ses équipes qu’aucune décision n’est réellement la leur.
Un responsable ne supporte pas qu’un collaborateur conteste son analyse en réunion. Il se perçoit comme quelqu’un d’ouvert au débat. Mais son langage corporel face à une objection inattendue, ou la façon dont il coupe la parole sans s’en rendre compte, envoie un message que ses mots ne contredisent jamais explicitement, mais que son comportement dément régulièrement.
Un dirigeant conserve certaines informations stratégiques, sur la trésorerie, sur une négociation en cours ou sur un risque identifié par l’audit interne, en toute bonne foi, persuadé de protéger l’organisation d’une panique inutile. Il ne voit pas toujours que cette rétention prive son comité de direction des éléments nécessaires pour l’aider véritablement à décider.
Un manager confond proximité et absence d’exigence. Convaincu d’incarner un management bienveillant, il évite les conversations difficiles et laisse filer des sous-performances par crainte d’abîmer la relation, au risque de démotiver ses collaborateurs les plus investis.
Un dirigeant hésite à engager sérieusement un plan de succession, expliquant que personne, pour l’instant, n’est prêt à prendre la relève. Cette affirmation, souvent sincère, dissimule parfois une réalité plus inconfortable : c’est en partie parce que personne n’a jamais eu l’espace pour s’y préparer que personne, effectivement, n’y est prêt.
Dans chacune de ces situations, le dirigeant croit sincèrement protéger l’organisation, exiger l’excellence ou exercer une autorité légitime. C’est précisément parce que ces mécanismes restent invisibles pour celui qui les porte qu’ils sont difficiles à corriger sans un regard extérieur, formé à les repérer.
L’impact sur la gouvernance et la performance institutionnelle
Les croyances limitantes du dirigeant ne restent pas confinées à sa sphère personnelle. Elles peuvent infiltrer, souvent de façon silencieuse, les mécanismes de gouvernance et de performance de l’organisation. Ces croyances s’ajoutent aux autres facteurs qui pèsent sur la performance, comme la réglementation, les ressources disponibles, la maturité technologique ou la conjoncture économique : elles n’en sont pas un substitut, mais un facteur trop souvent absent du diagnostic.
Sur la prise de décision, une croyance centrée sur le contrôle personnel ralentit les processus et concentre le risque sur une seule personne, en tension avec les principes de gouvernance qui recommandent une répartition claire des responsabilités.
Sur la délégation, une croyance qui associe autorité et présence permanente freine la construction d’un encadrement intermédiaire solide, capable de porter l’organisation au-delà de la personne du dirigeant.
Sur la gestion des talents, une croyance qui redoute la formation ou centralise l’information prive l’organisation de sa capacité à faire grandir en interne les compétences dont elle a besoin.
Sur la responsabilisation, une croyance qui sanctionne sévèrement l’erreur peut installer une culture où les problèmes sont cachés plutôt que signalés, ce qui retarde leur traitement.
Sur l’innovation, une croyance qui valorise la pression et la conformité aux directives dissuade la prise d’initiative.
Sur la gestion des risques, une croyance qui décourage la contradiction prive les comités de risques et de crédit de leur fonction la plus utile : challenger les hypothèses avant qu’elles ne se transforment en pertes.
Sur le dialogue social, une croyance centrée sur l’autorité personnelle fragilise la confiance et peut nourrir, à terme, un climat social tendu.
Sur la succession, une croyance qui associe la valeur du dirigeant à son irremplaçabilité met en tension la continuité de l’institution, un risque que les référentiels de gouvernance considèrent comme majeur.
Sur la transformation organisationnelle, ces croyances agissent comme un frein. Les travaux de John Kotter sur la conduite du changement soulignent l’importance de l’adhésion des équipes, de la communication et de l’appropriation : une stratégie bien conçue ne suffit pas si elle n’est pas comprise et portée par les personnes chargées de la mettre en œuvre, ce qui dépend directement de la qualité de la délégation et de la confiance instaurées par le dirigeant.
Le cas particulier des institutions financières et des IMF
Le positionnement de WiK Expertiz auprès des institutions financières et des institutions de microfinance impose de s’arrêter spécifiquement sur ce secteur, où ces croyances prennent une dimension particulièrement sensible.
Dans le processus de crédit, une croyance centrée sur le contrôle personnel conduit parfois à des circuits de validation très centralisés, où chaque dossier au-delà d’un certain montant remonte jusqu’à la direction générale, quel que soit le niveau de compétence de l’analyste qui l’a instruit. Ce fonctionnement ralentit le traitement des demandes et peut, paradoxalement, affaiblir la qualité du contrôle, un dirigeant surchargé de dossiers ayant moins de temps à consacrer à chacun qu’un comité correctement délégué.
Dans la gestion du risque, une culture où la contradiction est mal tolérée prive les comités de crédit d’une partie de leur fonction protectrice. Un chargé de clientèle ou un contrôleur interne qui hésite à signaler un signal d’alerte retarde une détection qui aurait pu limiter les pertes.
Dans la relation entre le siège et le réseau, une croyance qui associe pouvoir et rétention d’information crée une distance qui nuit à la réactivité des agences, obligées d’attendre des validations qui pourraient être déléguées selon des règles claires.
Dans la relation entre le conseil d’administration et la direction générale, une croyance qui perçoit les questions des administrateurs comme une ingérence affaiblit le mécanisme de supervision. Les guides méthodologiques de gouvernance des IMF, notamment ceux publiés par le CGAP, rappellent l’importance d’un conseil indépendant, compétent et capable d’exercer une supervision réelle de la direction générale, ainsi que la nécessité de séparer clairement le rôle du conseil de la gestion opérationnelle et de préparer sérieusement la succession des dirigeants.
Il faut préciser un point important : dans une IMF ou une banque, la délégation ne signifie jamais l’abandon du contrôle. Elle doit s’appuyer sur des limites d’autorité clairement définies, des indicateurs de suivi, des contrôles indépendants, des audits réguliers et des mécanismes d’alerte fiables. L’objectif n’est pas de remplacer la vigilance du dirigeant par de la confiance aveugle, mais de remplacer la surveillance personnelle permanente par un système de contrôle traçable et partagé.
Dans la transformation digitale, une croyance qui associe autorité à la maîtrise personnelle de chaque processus peut ralentir l’adoption de nouveaux outils, le dirigeant hésitant à déléguer des décisions techniques qu’il ne maîtrise pas lui-même.
La résilience d’une institution financière ne dépend donc pas uniquement de la sophistication de ses systèmes. Elle dépend aussi de la qualité de la gouvernance, de la circulation de l’information, de la gestion des risques et de la capacité du management à apprendre de ses incidents, autant de dimensions directement influencées par les croyances du dirigeant.
La dimension africaine : contexte, et non fatalité
Certaines réalités méritent d’être nommées avec honnêteté, car elles nourrissent parfois les croyances décrites plus haut. Dans certaines organisations et selon les contextes, les dirigeants peuvent être confrontés à une forte distance hiérarchique, à une difficulté à exprimer un désaccord avec un supérieur, à une personnalisation du pouvoir autour du fondateur ou du dirigeant historique, ou à un poids important des relations interpersonnelles et de l’ancienneté dans la légitimité perçue. Ces phénomènes ne sont pas propres à l’Afrique et ne se manifestent pas de la même manière dans tous les pays, ni dans toutes les institutions.
Les travaux de Geert Hofstede sur les dimensions culturelles, notamment la notion de distance hiérarchique, offrent un cadre de comparaison utile, mais ils doivent être utilisés avec prudence : ils ont fait l’objet de critiques sur l’ancienneté de leurs données et sur le risque de réduire des cultures complexes à quelques dimensions. Ils ne peuvent remplacer l’analyse du contexte organisationnel concret.
Ce qui distingue une organisation performante d’une organisation fragile n’est pas l’absence de ces réalités contextuelles, mais la capacité à les réguler par des mécanismes modernes de gouvernance. Une hiérarchie respectée peut coexister avec des comités où la contradiction est encouragée, à condition que ce cadre soit explicitement construit et protégé par le dirigeant. La difficulté à dire non à un supérieur peut être compensée par des canaux de remontée structurés, qui protègent ceux qui portent une information inconfortable.
Le sujet n’est donc pas de renoncer à ce que ces contextes ont de précieux, la loyauté, le respect, le sens du collectif, mais de construire des garde-fous institutionnels qui les empêchent de se transformer, sans qu’on s’en rende compte, en silence organisationnel.
La méthode RACINES de WiK Expertiz
Identifier une croyance limitante ne suffit pas à la faire disparaître. Beaucoup de dirigeants savent, en théorie, qu’ils devraient déléguer davantage ou mieux accueillir la contradiction. Ce savoir change rarement le comportement seul, tant que la croyance sous-jacente n’a pas été travaillée directement.
Pour structurer ses missions de coaching, WiK Expertiz propose une démarche en sept étapes appelée RACINES, parce qu’elle vise précisément ce que son nom indique : aller chercher, sous les symptômes visibles, les racines réelles du comportement managérial. Il s’agit d’un cadre pratique d’accompagnement développé par le cabinet, destiné à structurer un travail de coaching, et non d’une méthode scientifiquement validée au sens de la recherche académique.
Repérer. Identifier, à partir d’une situation concrète et récente, la croyance qui pilote réellement un comportement observable : une décision retardée, une délégation reprise en main, une objection mal accueillie.
Analyser. Observer dans quelles situations précises cette croyance se déclenche. Est-ce systématique, ou seulement face à certains profils de collaborateurs, certains types de dossiers, certains contextes de pression ? Cette cartographie évite de traiter la croyance comme un trait de caractère figé.
Confronter. Interroger les preuves qui soutiennent la croyance, mais aussi celles qui la contredisent : les situations où elle ne s’est pas vérifiée, les contre-exemples, les résultats obtenus quand un comportement différent a été adopté. Le plus souvent, une croyance ancienne s’appuie sur un ou deux souvenirs marquants, généralisés à l’excès.
Interroger l’impact. Mesurer, aussi concrètement que possible, le coût de cette croyance : sur le dirigeant lui-même, en temps et en énergie ; sur les collaborateurs, en engagement et en développement de compétences ; sur l’organisation, en performance et en qualité des décisions.
Nommer une croyance alternative, plus juste et plus opérationnelle, capable de remplacer l’ancienne sans verser dans la naïveté. Il ne s’agit pas de croire aveuglément que tout ira bien, mais de construire une conviction plus nuancée.
Expérimenter. Identifier un comportement concret, à risque maîtrisé, à tester rapidement : déléguer un dossier précis avec un point de contrôle défini à l’avance, accueillir ouvertement une objection en comité, partager une information jusque-là retenue.
Stabiliser. Transformer l’expérimentation ponctuelle en pratique durable, à travers des rituels concrets : un point de délégation régulier, une grille de reporting partagée, un temps dédié aux objections en comité, des indicateurs de suivi.
Cette méthode ne prétend pas transformer une croyance ancienne en quelques semaines. Elle offre un cadre structuré pour engager ce travail avec rigueur, généralement accompagné d’un regard extérieur capable de repérer ce que le dirigeant, par définition, ne voit pas seul.
Auto-diagnostic : quelle est votre principale croyance limitante ?
Cet auto-diagnostic est un outil de réflexion, pas un test psychométrique validé. Il ne permet pas, à lui seul, d’évaluer la qualité du leadership ou de la gouvernance d’une organisation, et un dirigeant peut sous-estimer ou surestimer ses propres comportements en y répondant seul. Il gagne à être complété par un feedback à 360 degrés, des entretiens confidentiels avec des collaborateurs ou des pairs, ou une analyse des processus de décision de l’organisation.
Répondez à chacune des questions suivantes par Jamais, Rarement, Parfois, Souvent ou Très souvent, en pensant à votre comportement réel au cours des derniers mois.
1. Je reprends ou corrige un travail délégué avant qu’il ne soit présenté, même quand ce n’était pas nécessaire.
2. Je me sens mal à l’aise lorsqu’un collaborateur conteste publiquement mon analyse.
3. Je préfère éviter de dire « je ne sais pas » devant mes équipes, même quand c’est le cas.
4. Je retarde ou évite d’admettre une erreur devant mes collaborateurs.
5. Je garde certaines informations stratégiques pour moi, même quand elles pourraient aider mes équipes à mieux décider.
6. Je considère que les décisions importantes doivent passer par moi, quel que soit le sujet.
7. Je ressens une forme d’inconfort à l’idée de préparer sérieusement ma succession.
8. J’utilise la pression ou l’urgence comme principal levier pour obtenir des résultats.
9. J’hésite à investir dans la formation de collaborateurs que je juge prometteurs, par crainte qu’ils partent.
10. Je pense que certaines pratiques de management ne sont pas adaptées à mon contexte, sans les avoir réellement testées.
Un nombre élevé de réponses Souvent ou Très souvent, en particulier sur trois questions ou plus, indique qu’une réflexion approfondie sur vos habitudes de décision peut être utile. Cela ne constitue pas un diagnostic définitif. Pour obtenir une vision plus fiable, il est recommandé de comparer votre auto-évaluation avec les perceptions de vos collaborateurs, de vos pairs ou de vos administrateurs, dans un cadre confidentiel. Si vos réponses se concentrent plutôt sur Jamais et Rarement, c’est un signe encourageant, qui mérite néanmoins d’être confirmé par un regard extérieur, tant les croyances les plus enracinées sont aussi les plus difficiles à percevoir soi-même.
Les premières actions à entreprendre
Le travail sur les croyances limitantes ne commence pas par un grand plan de transformation personnelle. Il commence par des gestes précis.
Choisissez une seule croyance parmi celles décrites plus haut, celle qui vous a le plus dérangé à la lecture. C’est généralement un signe fiable qu’elle vous concerne directement.
Identifiez un dossier ou une décision, dans les deux prochaines semaines, où vous pouvez tester délibérément un comportement différent : déléguer sans reprendre la main, accueillir une objection sans la contrer immédiatement, partager une information que vous auriez normalement gardée.
Demandez à une personne de confiance dans votre organisation, capable de vous parler franchement, un retour honnête sur la manière dont vos décisions sont perçues par les équipes.
Si le sujet touche à la gouvernance de votre institution, en particulier la relation avec votre conseil d’administration ou la structuration de votre comité de direction, un diagnostic externe peut être utile : les croyances les plus difficiles à corriger sont souvent celles qui échappent au regard du dirigeant lui-même.
Conclusion
Une organisation ne se transforme rarement plus vite que son dirigeant. Vous pouvez refondre l’organigramme, réécrire les procédures, investir dans de meilleurs systèmes d’information : si les croyances qui pilotent vos décisions restent inchangées, l’organisation risque de retrouver, tôt ou tard, des blocages similaires sous une forme différente.
Ce travail n’a rien de confortable. Il demande d’accepter que certaines convictions ayant construit votre réussite passée méritent d’être questionnées aujourd’hui, non parce qu’elles étaient fausses, mais parce qu’elles ne correspondent peut-être plus à ce que votre organisation est devenue. Cette lucidité, exigeante et rare, distingue souvent les dirigeants qui font grandir durablement leurs institutions de ceux qui, sans le vouloir, en freinent la croissance.
Passer à l’action avec WiK Expertiz
WiK Expertiz accompagne les dirigeants d’institutions financières, d’IMF, de banques et de PME dans ce travail de fond, à travers des missions de diagnostic organisationnel, de coaching individuel et de renforcement de la gouvernance. Ce travail ne se limite jamais à un rapport de recommandations. Il consiste à aller chercher, avec le dirigeant, les causes profondes qui expliquent pourquoi certaines difficultés persistent malgré de bonnes procédures et des équipes compétentes.
Si cet article a résonné avec votre propre expérience de dirigeant, c’est probablement le signe qu’une conversation approfondie mérite d’être engagée.